Conformité RGPD et data privacy : le bâtiment aussi est concerné

À l’heure où de grandes quantités de data y sont produites et que les objets connectés colonisent le bâtiment, le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD) concerne évidemment aussi les bâtiments intelligents. Une question se pose alors : comment s’y prendre pour être en conformité ? Éléments de réponse avec Guillaume Lerouge, Responsable juridique et Data Privacy Manager chez ENGIE Cofely.

 

Quelles sont les grandes lignes du RGPD et les avancées en matière de protection des données personnelles ?

« Le RGPD est entré en application le 25 mai 2018, pour d’une part renforcer les droits et le contrôle des citoyens de l’Union européenne sur leurs données personnelles et d’autre part intensifier les obligations à la charge des organisations privées et publiques qui collectent et exploitent ces données, notamment en matière d’information des personnes, de recueil du consentement, de traçabilité et de documentation interne. »

En cas de manquement à ces obligations, les personnes concernées peuvent se tourner vers l’autorité de contrôle du pays. Pour la France, il s’agit de la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés, la CNIL. Les sanctions encourues par les organisations qui ne respectent pas le RGPD sont très lourdes, puisqu’elles peuvent aller jusqu’à 20 millions d’euros ou 4 % du chiffre d’affaires mondial de l’entité.

Et attention : ces sanctions concernent aussi bien les « responsables de traitements » (notamment l’entreprise propriétaire ou locataire d’un site, représentée par son directeur immobilier) que les « sous-traitants » (en particulier le prestataire qui installe et exploite des objets connectés). Désormais, ces différents acteurs partagent la responsabilité de gérer les données conformément à la réglementation.

 

Parlons smart building : dans quelle mesure est-il impacté par le RGPD ?

« Par essence, les smart buildings produisent une multitude de données, notamment celles fournies par les compteurs intelligents et les différents capteurs qu’ils contiennent. Or certaines d’entre elles peuvent être qualifiées de données à caractère personnel au sens du RGPD, dès lors qu’elles se rattachent, même indirectement, à une personne physique. La protection de ces données doit donc être prise très au sérieux par les acteurs du bâtiment. Cela, à chacune des étapes de la vie du bâtiment, en phase de conception, de réalisation et d’exploitation. »

Une prise en compte en amont de la protection des données est nécessaire. En effet, les différents intervenants du smart building, c’est-à-dire les fabricants d’objets, les maîtres d’œuvre, les constructeurs, ou encore les fournisseurs d’énergie, doivent tous intégrer cette question, dès l’étape d’élaboration des objets connectés, de la conception du bâtiment qui les accueille, ou de mise au point de services aux occupants, selon le principe de « privacy by design ». Le RGPD impose ainsi le principe d’une protection dès qu’un process impliquant un traitement de données à caractère personnel est créé. Il existe un document de référence très utile en la matière, le pack conformité « compteurs communicants » de la CNIL, dont les grands principes restent globalement valables même s’il date de 2014, avant l’entrée en application du RGPD.

Enfin, dans le cas particulier de l’utilisation d’une maquette BIM, les acteurs du bâtiment doivent là aussi être vigilants. Dans une moindre mesure au cours des étapes de conception et de construction, car la maquette constitue un simple support à l’édification du smart building et n’a vocation qu’à partager des données professionnelles, relatives aux différents intervenants. En revanche, beaucoup plus en phase d’exploitation et maintenance, car la maquette intègre alors des données relatives à l’usage du bâtiment et à ses occupants.

Quels sont les principes de protection des données à caractère personnel dans le bâtiment ?

« La conformité au RGPD implique un plan d’actions global et l’intervention de nombreux acteurs. Ainsi, le directeur immobilier, responsable du site, devrait en premier lieu associer le délégué à la protection des données (DPD) de son entité pour organiser, piloter et mettre en œuvre ce plan d’actions. »

Le DPD a pour mission d’animer un groupe d’experts de différents domaines (informatique, juridique, mais aussi Ressources Humaines), en vue de mettre en œuvre l’ensemble des mesures nécessaires à la mise en conformité avec le RGPD. Celle-ci implique une revue complète des processus en la matière. Il s’agit notamment de recenser les données collectées et leurs usages, pour dessiner une cartographie d’ensemble des « traitements de données » opérés au sein du bâtiment, et de vérifier la légitimité globale des opérations : détermination de leur base légale, caractère loyal et proportionnel des données recueillies (ce qu’on appelle « privacy by default »), durée de conservation limitée et système de purge au-delà, mesures de sécurité et confidentialité, etc. Ce recensement servira à constituer le « registre des activités de traitement » qui représente un élément essentiel de conformité au RGPD.

De surcroît, si le DPD considère qu’un traitement de données est susceptible d’engendrer des risques spécifiques et potentiellement élevés pour les droits et libertés des personnes, il devra en plus effectuer une analyse d’impact relative à la protection des données (AIPD). Ce sera nécessaire, par exemple, en cas de géolocalisation des occupants dans les bâtiments.

 

Quelles obligations en découlent pour les différentes parties prenantes du bâtiment ?

« Le gestionnaire du site a une obligation d’information, voire de recueil du consentement pour certaines applications, auprès des occupants dont il récupère les données, qu’ils soient permanents ou visiteurs. Cette information peut s’effectuer par voie d’affichage dans le bâtiment ou individuellement via un formulaire, sous format papier ou directement sur l’application numérique utilisée. Cette mention détaille les raisons pour lesquelles les données sont collectées, les personnes qui y ont accès, la durée pendant laquelle les données seront conservées, les modalités dans lesquelles les personnes peuvent faire valoir leurs droits (droits d’accès, de rectification, d’opposition, de limitation, de portabilité…). En principe, les institutions représentatives du personnel (IRP) devront être associées en amont du projet, dès lors que le dispositif technique mis en place concerne les salariés. »

Au-delà de l’information, le directeur immobilier va mettre en œuvre des outils et mesures nécessaires pour garantir la sécurité des données et en assurer la confidentialité, via la gestion attentive des accès aux données et des habilitations à les visionner, les mises à jour régulières des logiciels et des antivirus, l’utilisation de mots de passe robustes, le chiffrement, des solutions de pseudonymisation voire d’anonymisation des données, des sauvegardes pour éviter les pertes de données…

Enfin, le gestionnaire du bâtiment est responsable non seulement des données qu’il utilise mais aussi de celles transmises à des prestataires – les « sous-traitants » au sens du RGPD – dans le cadre des services numériques. Sur un plan contractuel, il va devoir valider que les différents intervenants tout au long du cycle de vie du smart building, du bureau d’études au mainteneur, sont tous à même de garantir la protection des données personnelles des occupants et visiteurs.

Le respect de l’ensemble de ces principes doit permettre au directeur immobilier de satisfaire aux principales exigences du RGPD. Vous pouvez être tranquille !

Le smart building, pierre angulaire de la ville intelligente et durable

Les collectivités, petites et grandes, se sont emparées du concept de smart city, dans l’objectif de développer leur attractivité et de limiter leur empreinte carbone. Ce concept est encore parfois flou, même si les collectivités l’associent au développement de nouveaux services performants dans les domaines de l’énergie et des déchets, des transports et des déplacements, ou de l’éclairage public. Mais rarement, le bâtiment est présent dans l’évolution vers la smart city alors qu’il en est le cœur, comme l’affirme Emmanuel François, président de la Smart Building Alliance (SBA).

Quand on évoque le bâtiment intelligent, de quoi parle-t-on ? « Revenons à l’étymologie du mot « intelligent », suggère Emmanuel François. Le préfixe « inter- » signifie « ensemble » et le radical « -legere » pourrait se traduire par « réunir » : réunir ensemble ! L’image est juste. Communicant et connecté, le bâtiment intelligent « réunit ensemble » l’humain et son environnement, le citoyen et la ville. » En quelques années, le bâtiment est passé d’édifice isolé, équipé d’automatismes liés à des fonctionnalités comme le chauffage ou l’éclairage, au bâtiment cognitif, capable de s’adapter à son usager et interconnecté aux autres bâtiments, grâce, notamment, à « l’intelligence » artificielle. « Pourtant, le bâtiment reste trop souvent exclu des démarches smart city, contrairement à la mobilité par exemple, regrette Emmanuel François. Cela s’explique : les voies appartiennent à la ville, pas les bâtiments, qui sont pour la plupart des propriétés privées. »

Manifeste de la SBA

Le bâtiment au cœur des problématiques énergétiques urbaines
Et pourtant ! Le bâtiment intelligent a tellement à offrir à la ville de demain. Parmi les défis qu’auront à relever les smart cities, l’enjeu énergétique est en première ligne et cet enjeu est intimement lié aux bâtiments. Les villes sont responsables de 70 % des émissions de gaz à effet de serre et 45 % des dépenses énergétiques sont dues aux bâtiments, le résidentiel en particulier.

« Sans action sur l’immobilier, les villes auront perdu leur bataille contre le réchauffement climatique, martèle Emmanuel François. L’énergie va motiver le déploiement du numérique dans le bâtiment et la ville, en particulier pour assurer un pilotage fin des consommations énergétiques au plus près des usages. »

Le bâtiment régulateur des pics électriques dans les villes
Autre enjeu incontournable de la ville de demain : la mobilité électrique. Dès 2025, 3,3 millions de véhicules électriques devraient circuler sur les routes françaises, selon la CRE. À raison de 100 kW par véhicule, les besoins en électricité seront colossaux : 330 gigawatts ! L’équivalent de la production d’une centaine de tranches nucléaires si tous les véhicules électriques se rechargeaient en même temps. « Pour équilibrer les consommations électriques, les bâtiments devront être équipés de pilotage intelligent, qui gère les usages, entre le fonctionnement du lave-linge et la recharge du véhicule, en toute connaissance de cause, conseille Emmanuel François. Les interconnexions entre le bâtiment et les véhicules électriques permettront de lisser les pics d’énergie. Bientôt, les immeubles seront à énergie positive. Ils deviendront des centrales productrices d’énergie renouvelable tandis que les batteries des véhicules serviront au stockage. Là encore un pilotage sera nécessaire, entre la production et le stockage et entre le stockage et la consommation d’électricité. » Un projet européen, ELSA, a déjà parié sur l’utilisation d’anciennes batteries de véhicules électriques pour servir au stockage d’électricité renouvelable dans six bâtiments pilotes. Outre le déploiement prévu d’une unité de stockage dans le tertiaire ou le résidentiel, le projet teste le pilotage des flux d’énergie entre les différentes infrastructures.

Le bâtiment pour rapprocher l’occupant de ses usages dans la smart-city
En 120 ans, depuis le début du 20è siècle, la population mondiale est passée de moins de 2 milliards d’habitants à près de 8 milliards. « Dans le même temps, le bâtiment n’a quasiment pas évolué, note Emmanuel François. Or, parce qu’il est mono-usage – logement, bureaux, éducation, commerce, santé… -, le bâtiment est largement sous-utilisé. » Si les espaces dans les bâtiments variaient en effet leurs usages au fil des journées (par exemple, 6h en salle de cours, puis 2h pour la restauration, ensuite 4h pour un temps de cinéma, enfin 12h pour le logement), la ville serait plus durable. « Imaginez : nous aurions besoin de moins d’espace foncier, de moins de matériaux pour construire, de moins d’énergie pour chauffer ou pour se déplacer ! » Et grâce aux plateformes d’optimisation des espaces, les citoyens seraient informés sur les espaces à leur disposition pour travailler (flex-office), pour se loger (flex-living) ou encore pour acheter. Le commerce éphémère de proximité dans les immeubles en ville permettrait de rééquilibrer l’espace urbain. Fini les boutiques de luxe en centre-ville et les supermarchés en périphérie. Grâce aux nouvelles technologies, les habitants seraient informés d’une vente de produits proche d’eux, afin de rationaliser leurs déplacements. Tout le monde serait gagnant !

« Une autre vision de la ville est donc possible. Une ville qui réunit, plus durable, au service de ses habitants, conclut Emmanuel François, mais à une condition : les bâtiments intelligents devront être modulaires, interconnectés à leur quartier et adaptés aux nouveaux usages. Notre planète atteint ses limites. Il va donc falloir transformer nos villes à 180 °. Les bâtiments intelligents vont nous y aider. Le numérique est, dans cette perspective, une réelle opportunité dont il faut se servir ! »